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Bons parleurs, vrais connaisseurs : le duel qui façonne notre mémoire

Entre l'éloquence qui séduit et le savoir qui dure, une réflexion sur la parole comme gardienne — ou trahison — de nos traditions.

Dans nombre de villages gabonais, deux figures se disputent l'oreille de l'assemblée : celui qui parle bien et celui qui sait vraiment. La distinction paraît subtile. Elle est pourtant essentielle, car de l'art oratoire au savoir véritable, il n'y a parfois qu'un pas — et c'est souvent celui de trop.

Groupe d'anciens assis en cercle sous un arbre, en pleine discussion dans un village gabonais
La palabre villageoise, lieu où se croisent la parole qui séduit et celle qui transmet.

Il existe, dans l'imaginaire de nombreuses communautés gabonaises, une frontière ténue entre deux figures de la parole publique. D'un côté, le bon parleur : celui qui manie les mots avec aisance, qui construit ses phrases comme on bâtit une case, avec art et assurance. De l'autre, le connaisseur : celui qui détient la mémoire, le sens caché derrière les proverbes, la racine des noms et des lieux.

Cette opposition n'est pas nouvelle. Elle traverse toutes les sociétés où la parole a longtemps été le principal véhicule du savoir, avant l'écrit, avant l'école, avant les archives numériques. Mais elle reste d'une actualité frappante à l'heure où les réseaux sociaux et les tribunes médiatiques offrent à quiconque sait manier une phrase choc une audience immédiate — sans garantie aucune de vérité.

Le piège de l'éloquence

Un discours brillant n'est pas nécessairement un discours vrai. C'est là tout le risque que pointent les gardiens de la tradition orale : la rhétorique peut habiller le mensonge des couleurs de l'évidence. Celui qui sait convaincre, séduire, arracher les applaudissements, n'est pas forcément celui qui connaît.

Cette mise en garde a une portée universelle, mais elle prend un relief particulier dans les sociétés où l'histoire, la coutume et la loi coutumière se transmettent par la bouche des anciens. Si le porte-parole n'est pas fidèle à ce qu'il a reçu, c'est toute une chaîne de mémoire qui se rompt — silencieusement, sans que l'assemblée s'en aperçoive toujours.

La langue du connaisseur, une langue de traduction

Le connaisseur, lui, ne cherche pas l'effet. Il porte une parole qu'il n'a pas inventée : celle des ancêtres, des rites, des filiations. On pourrait dire qu'il traduit plus qu'il ne compose — sa fonction est de transmettre fidèlement un sens qui lui préexiste, pas de briller par ses propres mots.

Cette exigence de fidélité explique pourquoi, dans bien des villages, l'on distingue soigneusement celui qui a le droit de parler au nom de la tradition et celui qui n'a que le talent de bien parler. La légitimité ne se décrète pas ; elle se transmet, souvent après des années d'écoute silencieuse auprès des aînés.

Ce que cela dit de nous, aujourd'hui

Cette réflexion, née de l'observation des dynamiques villageoises, résonne bien au-delà des cases et des arbres à palabre. Elle interroge notre rapport contemporain à l'information, à l'autorité et à la vérité : savons-nous encore distinguer celui qui informe de celui qui séduit ?

À l'heure où le Gabon, riche de sa diversité ethnolinguistique, s'efforce de documenter et de transmettre son patrimoine immatériel — contes, généalogies, savoirs thérapeutiques, toponymies —, la vigilance appelée par cette distinction ancienne garde toute sa valeur. Préserver la mémoire, c'est aussi apprendre à écouter au-delà du talent oratoire, pour retrouver la voix, plus discrète mais plus sûre, du connaisseur.

Ce rappel n'est pas un rejet de l'éloquence — elle a toujours eu sa place dans nos veillées et nos débats. C'est une invitation à ne pas confondre l'art de bien dire avec la vérité de ce qui est dit.

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